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Newsletter du 2022-01-27

 
  (Je retente un essai d'envoi.. en espérant que les accents passent cette fois. Toutes mes excuses pour ce cafouillage)
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Lundi j'étais assez contente de moi : j'avais terminé de remplir toute la paperasse administrative de type certificats de salaires 2021, déclarations de masses salariales AVS, LPP, LAA, impôts à la source, la compta a été envoyée à la fiduciaire pour révision.. Bref, tout ce qui constitue le côté obscur de notre métier était sous pli et j'avoue que je me sentais un peu élève modèle.

Ca, c'était jusqu'à mardi matin où (sans lien avec ce qui précède), je reçois un téléphone du service de l'emploi (dont nous avons eu la visite l'été dernier – suivi d'une demande de pièces longue comme le bras...). La personne au bout du fil m'apprend que, suite à leur visite, nous faisions l'objet d'une enquête pour dumping salarial car ils estimaient qu'occuper des stagiaires, woofeurs &co représente une concurrence déloyale pour le marché du travail suisse. Alors, là, les bras m'en tombent !
Ont-ils regardé récemment la situation du marché de l'emploi dans le secteur agricole ? En particulier dans le maraichage bio, car il faut bien la différencier du reste de l'agriculture. En effet, la grande majorité des fermes bio produisent pour la vente directe. On écoule certes, moins de légumes, mais les marges sont meilleures. On produit de relativement petites quantités par légumes, mais il en faut une grande variété. De petites parcelles rendent la grosse mécanisation peu intéressante et il faut, aujourd'hui encore, beaucoup de bras pour la plantation, les récoltes, le désherbage. Du côté "conventionnel" la demande pour la vente directe est moindre, on produit donc pour la grande distribution qui demande beaucoup de légumes à très bas prix (le producteur ne touche souvent qu'un tiers du prix de vente final, si ce n'est moins..). il faut alors optimiser le rendement ce qui n'est possible qu'en se spécialisant sur peu de cultures différentes avec de grandes surfaces et un maximum de mécanisation - alors qu'en bio, le désherbage demande un gros investissement en heures et en efforts, en conventionnel, il se résume à des passages de tracteur (qui peuvent aussi se montrer gourmands en temps, mais dans une cabine climatisée). Plantation et récolte restent chronophages. Revenons un peu sur l'aspect "marché du travail suisse dans l'agriculture".

D'un côté, il est pour ainsi dire impossible de trouver des collaborateurs expérimentés en maraichage bio sur le marché du travail Suisse – ceci sans doute car il n'existe pas de vraie formation dans ce domaine. Il y a bien quelques places d'apprentissage dans des fermes bio mais elles sont rares car la plupart des acteurs de cette branche se sont formés « sur le tas », faute de la susmentionnée formation en maraîchage (bio). ( pas de CFC => pas de maitrise, pas de maitrise => tu peux pas former d'apprentis). Comme moi, ils n'ont donc pas de CFC agricole mais souvent juste une bête licence universitaire (p.ex en biologie et physiologie végétale). Enfin, avec des années d'expérience à l'appui, on pourrait éventuellement prétendre à accéder malgré tout à une formation de maîtrise qui permettrait de former des apprentis.. mais une fois de plus c'est le serpent qui se mord la queue : pas assez de candidats pour la maitrise. (vous la voyez, la quadrature du cercle ?)
De l'autre côté, beaucoup de personnes ressentent malgré tout l'appel de la terre et la demande en formation est en augmentation. A défaut de formations « officielles », les initiatives privées germent par-ci par là. Ici une forme d'apprentissage autogéré (https://gemuesebaulernen.ch/) ou là une formation sur les micro-fermes (https://www.u-farming.ch/). Des initiatives privées... ben oui : le service de l'emploi, lui, est occupé à s'assurer qu'il n'y pas de dumping sur un marché du travail qui dépend à plus de 90% de travailleurs étrangers vu que la Suisse n'a pas de candidats qualifiés à proposer, resp. n'a pas suffisamment de personnes suffisamment dans le besoin pour accepter les conditions de travail comme ouvrier agricole (on y vient).

Vu qu'on parle de dumping salarial, j'imagine que pour une question de transparence quelques chiffres s'imposent. Les recommandations pour 2022 pour les travailleurs saisonniers sont de Fr 3320.- par mois pour -tenez vous bien- 51h de labeur par semaine. Ramené au tarif horaire, on est à Fr 14.60 par heure - brut. Voilà qui est considéré comme convenable par le service de l'emploi. A ce tarif, on attend un investissement physique conséquent, indépendamment de la météo.
On serait bien sûr tenté de montrer du doigt les exploitations qui occupent des travailleurs à ce tarif (à peu près tous les légumes sur les étals des supermarchés sont produits dans ces conditions), voir même penser qu'ils n'exploitent pas que la terre... mais force est de constater que leur production est hélas en concurrence directe avec l'importation qui provient de pays où le salaire de base tombe à une fraction du salaire suisse. Or il y a forcément un lien étroit entre le prix de vente des produits et les salaires possibles.
Si le service de l'emploi qualifie le recours à des stagiaires de dumping salarial, la surenchère vers le bas au niveau du prix de vente des légumes est, quand à lui, appelé « loi du marché ». Et là, il s'agit de rester compétitif...

Enfin, rassurez vous. A défaut de pouvoir totalement réinventer le prix des légumes (chose qui ne plairait sans doute pas à tout le monde), mais grâce à un peu de système D et aux circuits courts (traduisez « vente directe » ou via « paniers »)– MERCI A VOUS ! il y a moyen de faire mieux. La majorité des petites exploitations ont trouvé des combines pour un peu d' »aide-à-moindre-frais-mais-où-chacun-s'y-retrouve ». Woofeurs, civilistes, stagiaires, restaurateurs confinés, parents ou autres bénévoles retraités, ses propres ados et parfois leurs copains, etc amènent leur force de travail en échange d'un logement, de la possibilité de gagner de l'expérience et/ou d'un peu d'argent de poche ou autres contreparties. Même si le rendement est moindre qu'avec des saisonniers, l’ambiance est généralement bonne. On partage les repas de midi, les légumes et nos connaissances.

Cela permet au final de remonter les revenus de base de bien 50% avec un rythme un peu plus humain. Même si le résultat reste modeste, il y a là encore quelques astuces pour faire d'un verre à moitié vide un verre à moitié plein: on ne manque jamais de légumes (bio, locaux, de saison et ultra-frais) et on peut les troquer contre du pain, des oeufs, du fromage etc ... et de toute manière il parait que l'argent ne fait pas le bonheur. Son absence , en revanche, développe la créativité.. et apparemment aussi le dumping salarial. Tout compte fait, cela nous va. On attend le verdict du service de l'emploi.

Et comme, de surcroit, l'argent ne se mange pas, on va vous livrer des légumes